1
Je ne sais pas exactement quand tout a commencé.
Peut-être dans un berceau,
dans un garage au fond d’un jardin,
après la guerre.
Je me souviens d’un insecte qui marche sur un mur.
Dans le silence de la pièce,
j’entends chacun de ses pas.
Je ne le sais pas encore,
mais le réel commence déjà à me parler.
2
Nous vivions ma mère et moi
dans ce garage transformé en petite pièce.
La guerre venait de finir.
Mon père était encore absent.
Le monde tenait dans peu de choses :
la lumière,
les murs,
les bruits.
3
Plus tard,
nous habitions une petite cité
près d’une gare de triage.
Les trains passaient parfois,
chargés de wagons.
Je ne savais pas encore
que les sociétés humaines
sont elles aussi
des gares de passage.
4
Un jour,
la porte de la chambre de mes parents est ouverte.
Mon père est allongé sur le lit.
Il regarde devant lui,
ou peut-être ailleurs.
Ses yeux semblent habiter
un autre monde.
C’est la seule image
que j’ai gardée de lui.
5
La guerre était finie.
Mais je comprenais déjà
qu’elle continuait à vivre
dans le silence des hommes.
6
Je suis dans la rue.
La pluie tombe sur le trottoir d’en face.
Mais pas sur celui où je me tiens.
7
La frontière est nette.
Comme si un doigt invisible
avait tracé une ligne
dans le ciel
avec une règle.
8
Je reste longtemps à regarder.
Personne autour de moi
ne semble surpris.
Mais pour moi,
quelque chose vient d’apparaître.
9
Plus tard,
une voiture passe dans la rue.
Je la regarde s’éloigner.
Et une pensée étrange me traverse :
quel engin primitif.
10
Je ne sais pas d’où vient cette pensée.
Je suis un enfant.
Mais j’ai l’impression,
pendant un instant,
de regarder le monde
depuis ailleurs.